la brûlure et la lame
2112009Brûlure
Sur mon avant-bras droit il y a toujours eu comme un large bracelet de peau ridée et vieillie. C’est ma marque.
Comme j’ai de longs bras, je remonte les manches des chemises qui sont toujours trop courtes. Ainsi pas de mystère, ma marque est toujours à la vue de tous. Il y en a qui ne la remarque pas. D’autres qui n’osent pas poser de questions embarrassantes et qui portent le regard ailleurs. Il y en a enfin extrêmement peu qui me demandent.
Je réponds sans façon : cette marque ne m’a pas fait mal puisqu’elle a toujours été là. Ou plutôt, la douleur est tellement loin dans les grottes sombres de ma mémoire que son souvenir m’est totalement inconnu.
Je n’ai jamais eu à revendiquer un tatouage ou une boucle d’oreille : ma marque de fabrique, mon tampon permanent, c’est cette peau prématurément vieillie.
A neuf ans, j’ai recueilli le poids de ma mère effondrée en larmes au bas de l’escalier. Je m’en souviens comme si je le vivais encore. Elle regrettait la malchance de ma cicatrice, elle était au degré le plus bas de la dépression et s’accusait d’avoir voulu me tuer.
A cet âge, ma brûlure suivait le cours des saisons : bleue en hiver, marbrée en été. Aujourd’hui elle est plus stable et il y pousse quelques longs poils solitaires comme les plantes rebelles qui poussent sur la lave refroidie.
Le volcan, c’était le 24 décembre 1970 et j’avais 9 mois. Jeudi, jour de marché. Danièle prépare un petit pot pour bébé au bain-marie, elle le dépose sur la table et retourne éteindre le gaz. Il y a 2 mètres à faire, peut-être 3, et le bébé gourmand veut attraper le petit pot, la casserole se renverse sur mon bras. Panique.
Lame
Depuis j’ai eu le temps d’apaiser la douleur de cette cicatrice visible. Plus lointaine et plus superficielle que la cicatrice invisible : une lame froide est entrée en moi, elle n’a pas laissé de marque sur la peau, le sang n’a pas coulé, mais c’était bien une lame et elle a ouvert une brèche dans mon intérieur. Elle a fourragé, elle s’est attardée sur les endroits les plus profond jusqu’à couper en deux les plus simples de mes atomes.
Pour calmer la douleur, je n’ai comme seul recours que de regarder ma bière qui chauffe et laisser ma tête tourner. Tout ce qui se cicatrise lentement le jour, quand je sens mes tissus se recoller à la faveur de la vie normale, s’ouvre de nouveau la nuit où la lame se régénère à l’intérieur de moi et reprend son travail de sape aidée par la déception et le chagrin qui lui disent d’aller plus loin. De fouiller dans la chair. De Marquer les os. Jusqu’à ce que ma tête explose.
Plus le temps passe plus son fil est rouillé et émoussé, mais la main invisible qui m’appartient aussi ne cesse d’appuyer encore et encore. Il faudra que je vomisse cette lame, qu’elle sorte. Je devrai me retourner comme une veste pour qu’elle tombe à l’extérieur. Je la regarderais alors sans joie, je l'essuierais avec mes larmes.
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